Traversées

Texte écrit  le 14 août 2004sur le livre de
Majid El Houssi, Une journée à Palerme, IDLivres, 2004
à partir de la présentation faite  à l’Espace Scribe, le 8 juin 2004

C’est en 1962, après le bombardement de Bizerte, que le destin de Majid El Houssi, promis à des études d’ingénieur en France, est détourné vers l’Italie. Il s’installe dans ce pays, fonde famille et s’enracine. Il se dédie à l’étude de la philologie romane et de la littérature française, se passionne pour les apports de la langue arabe à l’italien et au français, se consacre à l’étude des regards littéraires des écrivains français sur le Maghreb : Gustave Flaubert, Eugène Fromentin, Guy de Maupassant, Gérard de Nerval, comme sur les écrivains originaires du Maghreb et d’expression française , qu’il s’agisse d’un côté d’Albert Camus, Albert Memmi ou Emmanuel Roblès, de l’autre de Malek Alloula, Jean Amrouche, Tahar Ben Jelloun, Tahar Djaout, Abdelkébir Khatibi, Abdelwahab Meddeb ou Kateb Yacine. Il s’adonne enfin lui-même à l’écriture avec la publication de poèmes et de romans, comme Le Verger des poursuites (1992), Des Voix dans la traversée (2000), ou Le regard du Cœur (2002). Pour lui, la Méditerranée n’est pas seulement lieu de conflits, elle est lieu de rencontres : il advient que l’on s’y déchire souvent, mais aussi que l’on s’y aime intensément. Comme intellectuel et comme écrivain, il identifie son corps à l’espace et ressent la séparation des sociétés du Nord et du Sud comme une mutilation.

La ville de Palerme est comme une grève où se sont déposés, au gré des marées gonflées par des vents du Nord et du Sud de la Méditerranée, les apports successifs d’une histoire féconde. La rencontre fortuite dans les jardins de la villa Giulia avec un personnage du Xe siècle, Abû Abdallah Muhammad Ibn al-Qattâc, grammairien et historien, mais aussi poète et philologue arabe comme lui, permet à Majid El Houssi d’évoquer les grandes figures médiévales de ce haut lieu d’enrichissements réciproques et de partages civilisationnels dont l’importance n’a pas suffisamment été soulignée : Roger II à qui Al-Idrîsî dédia le livre de géographie le plus célèbre du Moyen Âge, Frédéric II de Hohenstaufen qui a su s’entendre en pleine époque des croisades avec le sultan Al-Hakim. Palerme n’a pas moins de mérites que Tolède dans nos héritages arabes. C’est là que Michel Scotus trouva son environnement intellectuel, que Thomas d’Aquin, père de la réforme de l’Église, fut en contact fécond avec la pensée Ibn Rushd/Averroès, là que réside un des foyers peu connu d’influence de la littérature arabe sur les troubadours occitans.

La visite guidée de la vieille ville par les soins d’Ibn al-Qattâc est l’occasion d’un dialogue riche au cours duquel l’auteur soulève maintes questions qui l’ont assailli au cours de son cheminement intellectuel, sur l’interprétation de tel événement, le rôle de tel personnage, la réalité de tel phénomène, et fournit les éléments de réponse auxquels son expérience l’a conduit. C’est l’occasion de faire les comptes des rapports entre les deux grandes civilisations qui l’ont nourri, l’arabe et l’européenne. Cela avec la distance qui est celle d’un homme de culture encyclopédique, avec cette attitude tranquille, sereine, ne trahissant jamais le moindre soupçon d’amertume. Le tout dans un propos dense, concis, servi avec un véritable talent de conteur, un style agréable forgé au contact de maîtres prestigieux et qui met ce livre à la hauteur des grands récits de voyage classiques. Mais ce n’est pas le voyage en Orient nimbé d’exotisme, ni le voyage en Occident où il faudrait justifier son orientalité, c’est un voyage au sein de nous-mêmes qui ne sommes ni d’Orient, ni d’Occident, mais de la Terre-Mère.